- Pourquoi avez vous choisi le sujet "les femmes et la finance" ?

En team building , nous avons pour habitude de discuter de sujets qui intéressent l’équipe et que nous trouvons pertinents de creuser. La finance des femmes au Sénégal est sorti du lot. Nous nous posions énormément de questions sur comment les femmes s'organisent en matière de finance, la nature sociale de l’argent et leur relation avec les services financiers existants. Pour cerner tout cela, nous avons mené une première étude visant à comprendre le comportement des femmes en matière de finance. 

Puis nous  rendant compte de l’importance et de l’impact des groupements et organisations féminines dans la gestion financière de nombre d’entre-elles, nous avons exploré les habitudes financières des femmes dans ces groupements . Les groupes observés sont de trois types : 

  • Le GIE ( Groupement d'intérêt économique ): a un statut légal, sa création ne demande pas beaucoup de documents et confère aux femmes une facilité d’accès au crédit, notamment grâce au mécanisme de la caution solidaire.

  • La tontine :  (calebasse ou lekett* en Wolof). Ces rencontres de femmes n’ont pas de statut légal mais restent le moyen d’épargne le plus répandu.

  • L’association : avec un NINEA ou pas. Ces organisations sont le plus souvent sociales, culturelles ou religieuses. 

 

- Comment avez vous recueilli les données issues de l'étude ?

Suivant l’approche YUX, nous avons commencé par une revue littéraire des études publiées sur le sujet. Fort de ces informations, nous avons fait une mise à plat de ce qu’on croyait savoir des femmes et de leur rapport avec la finance. Sur cette base nous avons construit nos hypothèses de recherche à vérifier sur le terrain. Hypothèses desquelles ont découlé la construction d’un questionnaire qualitatif. La collecte de données s’est faite sur quatre zones avec un mix de localités urbaines, périurbaines et rurales à Dakar, Thiès, Popenguine et Saint Louis.

Notre processus de recherche s’est décliné comme suit: 

  • Entretiens :: 39 entretiens qualitatifs à Dakar, Saint louis, Popenguine et Thiès

  • Collecte de données quantitatives : 190 questionnaires à Dakar zone urbaine et périurbaine dont la conditionnalité était l’appartenance présente ou passée à une organisation ou un groupement féminin. 

  • Ateliers de co-création : 2 à Dakar et Thiès 

  • Focus groupe et théâtralisation(mise en scène de scénario d’usage) : 1 à Popenguine 

  • Immersion : 1 dans un groupement de femmes à Popenguine 

 

 

- Quels sont les cinq apprentissages qui t'ont le plus marqué ?

Au long de la recherche, il est apparu que les femmes avec des emplois dits formels utilisent souvent les services bancaires. Elles ont au moins un compte courant, certaines d’entre elles utilisent des services d’épargne formels et la plupart ont déjà sollicité un prêt à la banque ou dans une institution de microfinance. 

Les femmes de l’informel se tournent vers les institutions de microfinance et les tontines avec une nette préférence pour les tontines. Ces dernières jouent le rôle des banques (épargne et prêt) sans intérêts ou très peu, aucune garantie à fournir car la caution solidaire s’applique et il n’y a pas de frais d’opération. Les femmes avec un niveau de revenu conséquent et régulier, tiennent un budget pour gérer leur argent, ce qui s’avère difficile pour les femmes avec un revenu irrégulier.

Cette étude passionnante nous a permis de découvrir de nombreux enseignements mais ci dessous en résumé  les cinq les plus marquants.

1 - Plus que le niveau de revenu, c’est la régularité des revenus qui impacte les comportements financiers des femmes, notamment l’épargne. Les femmes ayant un revenu irrégulier, travaillent le plus souvent dans l’informel ont plus de difficultés à épargner. 46% des femmes interrogées admettent que leur plus grande difficulté en matière de gestion d’argent est l’épargne, c’est pourquoi la tontine et les GIE sont prisés. Ce qui peut également expliquer que 51% des femmes qui rejoignent ces groupes n’y ont jamais pris de crédit. 

Le cadre des tontines et GIE leur permettent d’épargner de petites sommes régulièrement et le faire en groupe les aident à se soutenir et à développer leurs projets pour lesquels elles épargnent, généralement un but commun d’améliorer leur activité de base ou de se diversifier. En effet, 54 % des femmes rejoignent un groupement dans le but de faire de l’épargne.

2 - Les services financiers digitaux (wallet, porte monnaie électronique) tiennent une grande place dans la finance des femmes et ce, quelque soit le niveau d’étude, l’activité et le statut matrimonial. 

Beaucoup d’entres elles ont plus confiance à mettre leur argent sur un porte-monnaie électronique que d’utiliser les services financiers classiques tels que les banques, la microfinance et les tontines 

“Plus de discrétion, plus accessible.” 

3 - La facilité d’adhésion au groupement et la cotisation accessible permettent aux femmes d’épargner, d’avoir accès à du microcrédit. D’autre part, ces rencontres leur permettent de s’épanouir socialement. Le moment où elles se rencontrent devient un loisir autour du thé, elles chantent, dansent, rient et oublient les soucis du quotidien. 38% des femmes ont admis être motivées à adhérer ces groupes pour pouvoir rencontrer leurs semblables, s'insérer dans leur quartier. Mais plus que l’aspect social, elles intègrent ces groupes pour avoir des pouvoirs de décisions,  pour que leurs avis et opinions comptent et qu’elles soient toutes sur un pied d’égalité.

4 - En général, ce sont des femmes d’une même localité qui se regroupent, plutôt que par leur activité. Cela entraîne parfois un manque de pertinence des activités du groupement. Avec des activités individuelles différentes, elles peinent à faire des formations qui leur permettent de mieux exploiter leurs acquis dans leurs activités respectives. 

Exemple : Une vendeuse de jus peut faire une formation de teinture qu’elle ne mettra jamais à profit.  Plus intéressée par la transformation de fruit, formation auquelle son groupement n’a pas encore accès, elle se forme sur des activités qui ont peu d'intérêt pour elle, formation auquelle elle ne donnera aucune suite car les acquis ne peuvent l’aider à stimuler son activité individuelle.

5 - Les relations d’argent peuvent avoir une pression sociale. Culturellement, venir en aide et soutenir financièrement la famille proche est ancré dans le cercle familial et amical à des degrés différents. cela représente un fardeau pour certaines femmes. Les femmes les plus instruites ayant vécu dans différents pays ont plus de mal avec ces habitudes culturelles.

Les femmes de l’informel sont plus engagées sur les actions communautaires liées à l’entraide sociale. Elles ont souvent de plus faibles revenus et participer à ces actions de solidarité leur garantit de pouvoir en bénéficier en cas de besoin.
 

- Est ce que des pistes d'avenir ou champs d'opportunités se sont dégagés de l'étude?

Notre approche YUX, est inspirée du Human Centered Design (HCD) et du User eXperience (UX) Design. Elle s’appuie sur des analyses qualitatives et quantitatives et sur la co-création pour proposer des solutions. Sur la thématique de la finance des femmes nous avons mené des ateliers de co-création avec ces femmes afin de définir des solutions à certaines de leurs problématiques.

Trois de ces pistes d’opportunités semblaient sortir du lot :

1 - Plateforme pour que les femmes puissent rester en réseau

Via leur téléphone, les femmes peuvent développer leur réseau d’informations,   partager des bons plans, avoir plus de visibilité en termes de ventes et trouver des petits boulot en parallèle de leur activité (service traiteur, collecte de données dans des zones difficiles d’accès, etc…)

 2 - Des formations performantes pour les femmes dans les groupements 

Donner des formations sur les outils digitaux (tutoriel vidéo sur le téléphone, contenu visuel sur whatsapp). Avoir la possibilité d’échanger des formations entre les groupements de différentes localités pour une meilleure expertise.

3 - 0ptimiser le contact avec des offres sur mesure

Envisager la perspective pour les banques d’une offre calquée sur le modèle des tontines. Le modèle de tontine digitale a été testé dans certains pays avec plus ou moins de succès.

Ajouter un aspect social et des interactions interpersonnelles apporterait sans doute une nouvelle dimension aux tontines digitales. S’appuyer sur ces réseaux déjà solides permettra aux femmes de développer leurs champs d’activités et leur apportera des revenus complémentaires.

 

- Quels outils ou bonnes pratiques avez vous mis en place pour cette étude ? 

Parler de finance est toujours délicat surtout avec les femmes de l’informel, parler de leurs revenus et de leurs dépenses peut être laborieux. Nous avons utilisé des jeux de mise en scène avec des supports visuels pour discuter plus facilement de finance, des relations avec l’argent et des émotions qui peuvent accompagner ces situations.


Palettes des émotions

 

- A quelle fin cette étude a été réalisée?

Chez YUX, nous réalisons des études internes sur différents sujets qui nous tiennent à coeur. Ce que nous voulons c’est partager pour informer, ça serait dommage si ces études restaient privées !

Beaucoup de secteurs et de thématiques n’ont pas encore été approfondis au Sénégal, grâce à notre approche nous réussissons à les explorer. Partager des données fiables et des grands enseignements est bénéfique pour que de nouveaux services soient créés et adaptés aux besoins existants. Ici il est question de mieux adapter l’offre de service bancaire pour les femmes.